Partager l'article ! Du Suhomme à Madoff: Sympathique article dans lequel on découvre qu'un petit jeu bientôt disponible nous propose d'enfiler les chausses d'un Mado ...
J'aurais pu être encore un peu plus acide et ironique sur le "zeitgeist", le fantasme de notre époque : Toi aussi devient un héro byronien.
D'aucuns me demanderont : m'enfin, qu'est-ce que le héros byronien sombre et tourmenté peut bien avoir en commun avec Bernard Madoff ? Et j'y viens donc, en reprenant à mon compte toutes les richesses intellectuelles que j'ai pu piller sans la moindre vergogne dans les ouvrages d'Umberto Eco.
Le dix neuvième siècle voit naître un nouveau type de héros populaire : A travers Rodolphe des mystères de Paris et du comte de Monte-Cristo se profile une figure d'être providentiel. Cet homme, apportant justice punitive et poétique aux scélérats, comme réconfort et rachat pour les opprimés et les repentis, se substitue donc à un "ordre des choses", social ou divin, bien incapable de rendre la pénible et injuste réalité plus supportable en pleine révolution industrielle. Jusqu'ici, pas de super pouvoir. Leur profil type est celui du "riche" par accident, Edmond Dantès grâce au trésor de l'abbé et Rodolphe par sa naissance, vont donc profiter du seul super-pouvoir bien réaliste : l'argent, pour redresser des torts. En somme ils apportent une consolation médiane, changent la vie de quelques-uns, pour ne rien toucher à l'ordre de ce qui s'impose à tous. Une sorte de "sauveur" conjoncturel pour pauvres et opprimés, pour s'épargner une critique structurelle. Etat de fait qui provoquera quelques critiques mordantes de la part du tandem Marx-Engels. Et pas uniquement de ces deux trublions puisque Flaubert tape également sur ce mythe à travers sa madame Bovary qui l'attend, attend, attend... On connaît la suite.
Le propre de ces héros étant qu'ils se questionnent sans cesse sur l'iniquité de la justice qu'ils rendent, à tel point que Monte Cristo devra chercher sa réponse à la fin de l'histoire dans les petits papiers de l'abbé, sous forme d'une "prophétie" du cureton prévoyant que Monte Cristo serait un "divin vengeur". Hop, exit la responsabilité individuelle. Et Dantès de tomber à genoux en pleine extase mystique et de remercier feu l'abbé pour ce dédouanement en forme de bouclier fiscal moral.
Pourquoi une telle évasion de la catharsis ? Comme aujourd'hui, le système politique autant qu'économique est alors triomphant. Marx est encore aux balbutiement de l'écriture du Capital, Proudhon est marginal, Bakounine en cavale. Bref, la contestation est bien mince, et la religion étant battue en brèche, la république bourgeoise est, n'ayont pas peur des mots, hégémonique. Pas ou presque aucune forme de contestation, si ce n'est les radicaux encore assez timide devant une idée bien vague de "socialisme" qui reste une insulte dans la bouche de la majorité des citoyens bien comme il faut.Bref, point de salut à attendre de la structure sociale ou transcendantale en dehors d'un individu puissant qui "lisse" les injustices conjoncturelles pour mieux laisser intactes les fautes structurelles.
C'est dans l'air du temps, le héros du roman populaire, auquel on peut s'identifier, est donc à l'époque le "germe" du surhomme Nietzschéen, celui qui réalise sa "volonté de puissance", punissant les uns, gratifiant les autres, non en vertu de quelque loi humaine (les ennemis de Dantès comme du princier Rodolphe commettent leurs forfaits soit sous couvert de loi, soit dans un -pas vu pas pris- généralisé) ni même vraiment religieux puisque Dieu est absent, vu qu'il permet tant d'injustice. Ils sont juges et parti. Bref, ils sont transgressifs, mais jusque là, disons, "légitimes" puisqu'ils punissent des malfrats. Pourtant, leur message est terriblement subversif, puisqu'il met en lumière cet état de fait douloureux : respecter les règles, c'est devenir la proie des tricheurs. Pire encore, c'est leur laisser implicitement le pouvoir. Le désir d'évasion, de transgression, d'affirmation de ses désirs de l'époque est donc cristallisé par ces héros qui envoient ballader l'étouffant carcan des conventions, trichant sur leur identité pour mieux faire justice, sortes de Robin des bois de l'époque quoiqu'en bien moins politique.
Le pas sera franchi par la suite avec le dernier héros des feuilletons populaires de cette époque : Rocambole de Ponson du Terrail, et ses ineffables métaphores ("Elle avait les mains froides comme celles d'un serpent"). Savoureux. Rocambole est immoral, voleur, hyperprovocateur, quoique pas encore tout à fait "méchant". Par la suite, cette figure ira encore plus loin pour donner Arsène Lupin et ses immenses délires mégalomanes, comme dans l'aiguille creuse, où il s'auto-proclame roi du monde assis sur ses montagnes de richesses issues de moult larcins, dans son QG depuis lequel il est relié par télégraphe à Rome, Paris, Moscou... Lui aussi pas vraiment méchant, juste amoral, sorte d'animal humain, gentleman cambrioleur dont la part "bonne" vient du fait qu'il est encore "gentleman"...
Bref, le "héros" populaire s'affranchit même des notions de juste et d'injuste, puisque ces dernières sont, à l'esprit lucide, faites pour garantir que l'obéïssant soit la vache à lait du grugeur. Il se réalise dans sa volonté de puissance, dont, nécessairement, l'expression directe est la richesse. L'or étant la version "liquide", médiatrice par l'échange, du pouvoir : ce sang des Dieux.
Et ce constat, regardé placidement et tragiquement par Flaubert sous les traits de Madame Bovary espérant son "surhomme" sera repris plus tard par Céline dans "Voyage au bout de la nuit", Bardamu déplorant la fascination de la petite violoniste Musyne qui le lache sans la moindre ombre de vergogne ou de remord pour les "Dieux" argentins, seigneurs dans Paris par leur richesse. C'est sa manière à elle d'empoigner son destin, de greffer sa propre volonté de puissance à ceux qui en ont le symptôme sous forme d'or.
En somme, toute la volonté de puissance et ses implications en terme de fins et de moyens débouchent sur un même constat : pour s'accomplir et dépasser les déterminismes, naturels et sociaux-politiques, l'homme doit tricher et la condition autant que le résultat de son accomplissement se traduit par la richesse. En conséquence de quoi l'amalgame nature-symptôme est vite fait : le riche est un surhomme et un surhomme doit forcément être riche.
Et nous retombons sur nos pieds avec l'éthique du capitalisme tel que décrit par Weber, et du savoureux renversement : Je crois en le Christ, donc je suis sauvé, donc ma richesse n'est plus un péché en : Je suis riche, donc je suis sauvé, donc je crois en le Christ.
Moyennant quoi, comment en vouloir à Madoff ? Au final, n'a t-il pas commis la seule et unique faute que l'on impute à Arsène Lupin : il s'est fait choper. Bref, l'ériger en "héros" d'un jeu vidéo est tout à fait révélateur du "zeitgeist" des temps présents : la seule option possible pour avoir une destinée plutôt qu'un enclos de mouton de panurge gavé de télé, de sécurité et de gadgets consommables, c'est se tirer avec la caisse.
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N'efface pas tout de suite les coms, SVP que je puisse y revenir quand j'aurais retrouvé la connexion au bureau et un peu de temps...
Je sais que ce n'est pas le compliment que les hommes préfèrent, mais... merci pour ton attention et ta gentillesse !