Partager l'article ! Pour en finir avec les "ouineurs": Un petit extrait de Boris Cyrulnik. J'aurais volontiers repris à mon compte sa pensée, mais Ab Jove Principi ...
En cette année darwinienne de "crise", les mots "évolution" et "adaptation" provoquent une fièvre querelleuse source de contresens. Même s'il en a charpenté l'idée, Darwin n'a jamais
employé le mot "évolution" qui, au XIXe siècle, désignait les parades militaires. Quant au mot "adaptation", il indique un processus biologique qui arrange une interaction entre un organisme et
son milieu. Se trouve ainsi favorisé l'être vivant le plus apte à continuer à vivre dans ce nouveau milieu.
Plus apte ne veut pas dire plus fort, comme l'ont affirmé les nazis. La preuve, c'est qu'il existe sur les pourtours de la Méditerranée une maladie fortement génétique : la thalassémie. Un
ensemble des gènes ne codent plus par la synthèse des protéines de globules rouges, ces petits bols qui transportent l'oxygène du sang. Les globules malformés, torsadés comme une faucille,
provoquent une anémie souvent grave, mais, de ce fait, ils n'exhalent plus les phéromones qui attirent les moustiques transporteurs de paludisme. Dans un tel contexte, les porteurs de globules
rouges sains tombent malades et parfois meurent de paludisme, tandis que ceux qui souffrent d'anémie thalassémique deviennent les plus aptes à survivre.
L'adaptation n'est donc pas forcément un signe de santé, comme l'énonce la classification internationale des troubles mentaux. Biologiquement, il arrive que le plus faible devienne le plus apte.
Physiologiquement, un trouble mental peut permettre l'adaptation : un mammifère emprisonné dans la cage d'un zoo s'y adapte par une hypersomnie, une onychophagie et des déambulations stéréotypées
qui finissent par ulcérer les coussinets de ses pattes et son museau qui frotte contre les barreaux.
Un homme prisonnier, isolé au mitard, s'adapte au vide de ce nouvel environnement en le remplissant d'hallucinations. L'homme isolé se sent mieux dès que son cerveau produit des perceptions sans
objet, dès qu'il entend des voix ou regarde des scènes oniriques qui n'existent pas dans le réel. C'est la maladie mentale qui l'adapte à un monde privé d'humanité.
Il arrive même que le succès adaptatif provoque l'élimination des êtres vivants trop bien adaptés. En 1916, cinq cerfs Sika furent installés sur l'île Jam, près de Vancouver. L'écologie leur
convenait, ils y vécurent si bien que, en 1955, on en comptait trois cents, magnifiques et en parfaite santé. Lorsque, soudain, ils tombèrent malades et disparurent en moins de trois ans.
Aucune raison médicale ou accidentelle de mourir, pas de prédateurs, écologie parfaite. C'est un endocrinologue qui a découvert la cause de leur élimination : leur succès adaptatif ! Les cerfs,
heureux dans ce pays de cocagne, avaient tant proliféré qu'ils ne parvenaient plus à exécuter leurs rituels d'interaction. Le grand espace était trop réduit. L'harmonisation des brames n'était
plus possible, car tous criaient en même temps. Et leur surnombre avait détruit les pâtures qui leur convenaient auparavant.
C'est leur succès adaptatif qui avait provoqué le phénomène de surpâture qui les affaiblissait. La déritualisation du groupe provoquée par le surnombre avait limité l'espace et empêché les
rituels au point que chaque cerf devenait un agresseur pour l'autre. Le stress était devenu mortel : hypertension, hémorragie gastrique, épuisement surrénal les avaient alors éliminés en moins de
trois ans. Malheur au vainqueur !
On peut se demander si cette parabole éthologique ne propose pas une réflexion sur la condition humaine. Quelle est notre surpâture, à nous êtres humains qui dominons la nature ? Chaque fois que
nous obtenons un succès, nous en profitons tellement que nous le boursouflons jusqu'à ce qu'il modifie l'environnement auquel on était adapté. Notre succès adaptatif vient de nous désadapter !
Jusqu'au XIXe siècle, la mort était sale, quoi qu'en disent les images d'Epinal. Les enfants mouraient dans la diarrhée des toxicoses, les femmes dans le sang des couches et les hommes dans le
pus des accidents. Lorsque les antibiotiques ont permis la victoire contre les germes infectieux, on en a tant donné que, conformément à la théorie darwinienne, cette action victorieuse a
sélectionné les germes les plus aptes à survivre dans ce nouvel environnement et l'on voit réapparaître d'anciennes maladies infectieuses que l'on ne peut plus soigner : malheur au vainqueur
!
Ce processus se répète culturellement. Notre capacité à inventer le monde de l'artifice, celui des mots et des outils nous permet d'échapper aux contraintes de la nature et de la dominer, au
point de la détruire. On court à notre perte quand ça marche trop bien. On répète tellement ce qui a bien marché que ça ne marche plus puisque notre succès a modifié les conditions de
l'adaptation.
Ce que les cerfs ont fait sur l'île Jam, ce que nous avons fait avec les germes infectieux, nous le faisons encore plus avec notre économie et nos récits. Normalement, un investisseur devrait
recueillir les informations sur un marché, les évaluer puis décider... rationnellement. Ce processus logique se réalise rarement. Quand la Bourse a explosé à partir de 1982, quand le marché
mondial est devenu pléthorique, quand la chute du Mur a donné aux Européens de l'Est ou aux Chinois la possibilité de devenir à leur tour des consommateurs, quand Internet a créé un marché
universel, l'argent a perdu la tête. Il s'est emballé dans l'euphorie boursière où les investisseurs plaçaient dans ce qui marchait, ils achetaient parce que les autres achetaient sans analyser
ce qu'ils décidaient.
Cette euphorie boursière s'explique par le mimétisme bien plus que par la raison. On achète, parce que tout le monde achète. Je veux la même voiture, le même logement et le même fonds de pension
que mon voisin heureux, pensait l'investisseur irrationnel. Un seul achat ne change pas un marché, mais la contagion des idées, en induisant une tendance, peut provoquer un mouvement financier.
Cette illusion euphorisante crée la confiance qui provoque la réussite du marché... jusqu'à ce que la baudruche se dégonfle !
La rationalité n'est plus mathématique, elle est évolutive : ça marche jusqu'à l'excès qui dérégule le système. Le panurgisme psychologique participe à la course économique jusqu'au moment où les
moutons euphoriques sautent dans le vide. Ce processus de surpâture est rendu encore plus efficace par la technologie. Internet, avec son effet de surlangue, rend présentes, encore mieux que la
parole, des informations très éloignées. Ce succès technique provoque une sorte de délire logique, où la succession des succès finit par couper les financiers du réel.
Les stupéfiants succès technologiques et financiers ont même provoqué des échecs
politiques et guerriers. Seul un pays très riche peut se payer un drone ou un soldat suréquipé. Dans les guerres asymétriques, les pays riches sont à coup sûr les vainqueurs... jusqu'au moment où
les pauvres redécouvrent l'Homme seul sur sa petite moto, avec son petit lance-fusées.
Ce soldat seul est capable de descendre un hélicoptère puis de se cacher dans un buisson. D'immenses armées très bien formées ont pu sans peine occuper un territoire... jusqu'au moment où un
petit groupe très décidé a redécouvert l'Homme seul, le terroriste invisible, capable d'imposer sa loi en faisant sauter une école puis de se cacher dans la foule d'un marché. Il ne sert plus à
rien de gagner une bataille, puisque c'est le vaincu qui va imposer sa loi. Malheur au vainqueur ! Par son point fort il va mourir.
Boris Cyrulnik est ethologue et psychiatre. Directeur d'enseignement à l'université du Sud-Toulon-Var (éthologie humaine), il a développé le concept de "résilience", faculté humaine à "rebondir"
sur le malheur.
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Quant aux ouvertures pratiques, si c'est la question qui sous-tend ton com, ça implique surtout un changement de regard ! Ce que j'aborde en partie dans l'article Homeward bound ou la planète fausse sceptique.
PS : ça fiche un peu le bourdon ton billet !
PS : T'as remarqué à quel point je peux être velléitaire... Le nombre de fois où je dis j'arrête ceci, j'arrête cela, parce que cela me semble le plus raisonnable, pffff... je ne compte même plus. "Malheureusement", quand le plaisir est là, difficle de résister !!! Il faut que j'arrête de dire j'arrête ! (clin d'oeil)
En ce qui concerne ton blog, finalement rien ne m'empêche d'intervenir, ce sont les réponses qui posent problème puisqu'elles peuvent arriver n'importe quand ! Disons qu'en plein milieu de la journée, en semaine, c'est mieux !
Sur ce, j'arrête de polluer ton blog avec des coms perso ^^^^
Je dis "enfin", parce que… Sans le milliard de mort, en effet, ça va être dur de faire comprendre au plus petit nombre la nécessité de mettre un terme à ses conneries.
Un projet éminemment "progressiste" nécessite ainsi son lot de cadavres préalable. Outre que le "trou" dans la démographie fait de l’air et calme un peu tout le monde, y’a pleins de trucs à reconstruire. Dans la joie et l’allégresse, évidemment.
Et ça permet à l’humanité de continuer son aventure… Merde ! Peut-être est-il inscrit quelque part qu’on ne survivra en tant qu’espèce qu’en bousillant, à intervalle régulier, une large partie de notre population ?
Les "ouineurs" les plus hallucinés, en préparant les catastrophes de demain, œuvrent peut-être pour la survie de l’espèce après-demain ?
Non, je demande, parce que… ça fait quand même des années que j’essaye de leur trouver une utilité…
La perte de population est-elle une condition absolument nécessaire à la prise de conscience de la rationalité du principe coopératif, contre l'aveuglement bovin du culte du "last man standing" ?
On touche au noeud du problème là je pense. Tant qu'on (au niveau global) restera paresseux en refusant de considérer qu'il est naturel et DONC moral que l'homme tire la couverture à soi, il faudra la menace de mort pour que ça change. La compétition, on l'a dans le sang, comme chaque bestiole. La coopération, en revanche, s'apprend. Même chez l'animal (mammifère en tout cas. Chez les insecte c'est pas le même son de flutiau). En fait, ça s'appellerait même "mûrir". CQFD : Les ouineurs ont une utilité. Celle de contre-exemple à l'humanisme biologiquement et psychologiquement pertinent.
Autre piste de réflection : Eduquer vient du latin "educare" : littéralement, mettre sur le chemin. Et "élever" a bien plus de sens que la simple notion d'élevage ;)
Sinon, à part ça, ça va ? Comment se passent les nuits andalouses ?
Différence entre éthique et morale : En somme, la morale est une somme d'interdits ou d'obligation fondée sur un réflexion éthique. L'éthique se résume au mieux comme la tentative de répondre à la question « Comment agir au mieux ? ».
L'éthique aborde d'abord la question de l'action, pas du tout celle de la pensée ou des émotions. En somme, on a le droit d'être furax contre quelqu'un, de le haïr, de lui souhaiter mille morts. Pas celui de le trucider avec une pince à linge. Non tant en vertu d'un éventuel enfer pour ce qu'on a fait (ou pensé), que pour un bon fonctionnement en société.
C'est le "bien agir". La morale essaie surtout de se focaliser sur l'idée de bien, et les notions de bien et mal qui en découlent. C'est à dire qu'elle vise également à classifier l'attitude personelle envers tel ou tel fait. En somme : c'est mal de se moquer des mongoliens. L'éthique générale s'en fout un peu, du moment qu'on évite de le faire en face du gamin concerné, ou en présence de personnes ayant un proche atteint, par exemple. L'éthique personnelle peut tout à fait rejoindre la morale en se disant : je ne me moque pas des mongoliens pour ne pas inciter à la méprise et à la condescendance envers eux.
Ca rejoint donc la morale dans ce qu'elle classe la simple pensée goguenarde à l'égard du dit sujet.
Le problème est donc celui du raccourci. Autant par l'éthique on remonte vers la morale, autant la morale peut être incomprise si on ne l'illustre pas par l'éthique. Si la morale est incomprise, ou obsolète (ne colle plus au fait éthique), elle devient absurde, c'est à dire devient de la bien-pensance ou du "moralisme", voire de la bigoterie si on parle de morale religieuse.
C'est là où se situe le clivage.
Pour le flyer que tu m'a fait passer, j'ai un certain nombre de critiques à émettre, mais je ne vais pas l'aborder en réponse de commentaire. Vais me pencher sur un article complet :)
P.S: j'apprécierais d'avoir ton avis sur "faut-il raison garder ?", d'autant plus que tu cherchais à poser parfois des questions personnelles, là il y aura matière à :)
A+
Bien que passionnant, ce n'est pas vraiment le genre de lecture vers laquelle mon médecin voulait m'orienter je crois. ^^
Nous n'avons bien aucune influence sur ce qui nous attends. Ce qui doit arriver va arriver. Encore quelques heures et je vais pouvoir prendre ma deuxième pour oublier tout ça...
L'école d'Athènes parlait en terme de "mesure" en vertu de ce que "qui cherche la certitude rétrécit le monde et, tôt ou tard, butte sur sa réalité qui la dépasse, métamorphe", et que "qui reste infiniment probabiliste en clamant que tout est possible à chaque instant simultanément" refuse la vie en vertu de son impermanence.
Coincé entre l'infiniment possible et l'exact figé, la vie n'est jamais qu'affaire de probable.
Entre folie névrotique du vouloir tout contrôler et la démence aveugle de s'abandonner à l'immédiat.
Les pieds sur terre et la tête vers les étoiles, c'est bien toute l'incongruité du vivant à laquelle toute chose ramène ;)
(Nota bene : Le concept de résilience est surtout la démonstration scientifique du postulat Nietzchéen "ce qui ne me tue pas me rend plus fort".)
Je suis d'accord avec lui !^^