Samedi 11 juillet 2009 6 11 /07 /Juil /2009 17:16

Perpet', assortie de 22 ans de sûreté. On y reviendra guère, l'encre ayant déjà abondamment coulé sur l'issue du procès à huis-clos de Youssouf Fofana et des autre prévenus de son "gang des barbares" pour l'enlèvement, la séquestration, la torture et l'assassinat d'Ilan Halimi. Procès à huis-clos et donc, dépassionné. Isolé des regards de la vindicte populaire. Volé aux vautours, autant que faire se peut. Aussi est-ce en bonne partie sur internet et sa liberté de commentaires publics que se reportent les voix déclamatrice.

Consternation. Que ce soit à la suite des papiers de l'Express, du Figaro, de Libé, du Monde, de 20 minutes qui clôture les commentaires en raison de débordements incessants, une constante : vitupérations de bisounours contre meurtriers. Oui, meurtriers, ceux qui déplorent à grands cris de rage le travail de Robert Badinter, ceux qui s'acharnent à réclamer la mise à mort d'un "monstre". Et bisounours les habituels humanistes mous tant décriés en ces temps de rappel à l'autorité de l'État. Bisounours, voire christiques, en ce sens qu'ils appuient tant qu'ils peuvent sur l'inneffabilité de la rédemption, de la "réhab'", faut-il dire de nos jours.

Grande consternation non pas sur leurs propos caricaturaux, vieilles lunes de la médiocrité des masses, mais en ce qu'ils sont les seuls à prendre la parole. Et presque personne pour leur claquer le bec (tenter, du moins). Agaçant puisque, comme à l'ordinaire, le propre de la masse populaire est d'être convaincue que, parce qu'elle a une émotion, elle a une pensée voire même une opinion. Or, on reconnaît la bêtise à ce qu'elle ne se soucie pas des circonstances, mais ne cherche jamais que des prétextes.

Or donc, à la vindicte populaire, la mort d'Ilan Halimi et le jugement de Fofana&sbires ne font pas texte, moins encore tragédie, mais simple prétexte. A quoi ? A l'étalage de leur vision de l'Humain, sous l'effet catalytique du crime hyperdéviant. Par conséquence directe, Fofana obtient l'ultime récompense égoïste pour son infect crime : il devient agent de résurgence des folies populaires : celle du laisser faire masochiste et auto-flagellatrice, et celle de la surenchère sadique punitive.

Rôle recherché et travaillé dans sa propre paranoïa mégalomane, sa scénique entière pétrissant ce thème durant le procès, jusqu'à adopter cette posture Camusienne devant ses "juges intègres" en applaudissant à l'issue du verdict. Qu'il fut dupe de son propre rôle, parfait pour une tragédie grecque, ça ne fait pas le moindre doute. Néanmoins, quiconque tenterait d'en écrire l'équivalent se rendrait bien compte de l'invraisemblance à laquelle il s'expose. Le sens ne se laisse pas facilement fabriquer par la raison.

Ainsi, dans notre société du couchant où la liberté d'expression n'est plus tant accessible qu'accessoire, la préséance de la parole n'est donc pas donnée à la sagesse où au discernement, mais laissée en toute complaisance au moralisme. Moralisme dans ce qu'il a de premièrement émotionnel : "Oh mais le pauvre j'espère qu'il va se rendre compte du mal qu'il a fait" ou bien "Il est urgent de rétablir la peine de mort et se débarrasser de ce genre de monstre".

Soyons clair. Si la peine de mort a été écartée, ça n'est pas par "compassion" envers les criminels, mais pour deux raisons majeures : D'abord, c'est sa non-dissuasion. Pour Monsieur Michon et Madame Dugommier la prison est presque plus terrifiante encore que la mort, sauf peut-être au pied de l'échafaud. Le mal, messieurs dames, vit sa folie déviante à fond en espérant certes passer entre les balles, mais se souciant comme d'une guigne du crash. Les vies tièdes, très peu pour lui.

Pensez donc, "barbares" fait référence aux hordes d'Alaric ou de Gengis Khan bien plus qu'aux villas à piscine gonflables livrées avec chien et mioches de pub Kinder. Bref, un gambit du type : si je triomphe, je domine et je jouis de ma domination et vous n'êtes que des objets (ce à quoi Ilan Halimi a en effet été réduit). Si je suis pris je perd, et alors faites de moi et de ma mort un bouc émissaire cathartique pour vos fautes, comme j'ai moi-même fait avec ma victime.

La seconde va un peu plus loin. C'est la notion d'humanité et de dangerosité de l'individu. Primo, on condamne un acte et son intention. On ne sanctionne pas l'humanité ou la monstruosité d'une personne. Considérer une personne comme non-humaine, aussi mauvaise et cruelle fut-elle, c'est d'ores et déjà le début de sa propre transformation, de sa propre acceptation dans l'idée qu'il existe des critères d'exclusion d'une personne du statut d'humain. Monstre ou animal sous-entend alors qu'en l'éliminant on ne commet pas de meurtre. Dans quelque sens qu'on veuille aller, c'est ni plus ni moins qu'un mensonge, et donc une déformation protéiforme de sa propre pensée qui va rejoindre alors celle du tueur.

Pourquoi l'assassin doit-il "objectiver" sa victime, la transformer en chose pour pouvoir la mettre à mort ? Car faute de quoi, il est excessivement dur de tuer. Il suffit de lire les mémoires de nombreux soldats, quelque soit la guerre. Ceux qui ont pu prendre goût à tuer n'ont pu le faire qu'en catégorisant "l'autre" comme ennemi, bouc émissaire, au moins animalisé. Comme non humain. Ce faisant, ils se sont éloignés eux-mêmes de ce qu'est pleinement l'humain. Sans quoi, ils l'ont toujours vécu difficilement, voire comme un traumatisme. Et c'est d'autant plus vrai dans le cadre de l'exécution, car il n'est pas de rapport personnel du plébéien à l'homme qu'il conspue. Si on ne le traite de monstre, alors appeler à le tuer donne ce sentiment de malaise d'être soi-même inique, froid assassin.

Qu'est-ce qui, alors, est jugeable chez l'assassin ? Est-ce sa vie même qui représente un danger ? Ou son abus de liberté d'action ? La réponse est évidente. En fait, il s'agît ici assez peu de "punition". Comment punir de manière à faire réfléchir un mégalomane paranoïaque, pervers polymorphe à l'affect coincé à cinq ans ? Cette question est hors de portée de la cour. Elle appartient à ceux et à celles qui s'échinent à comprendre les recoins de la psyché pour espérer en tirer un précieux sérum curatif. La punition n'est structurelle qu'au petit enfant vulnérable, ce que n'est plus l'adulte, qui la vit irrémédiablement comme condamnation de son être et appelle à la vengeance, à la lutte à mort.

La justice (et non la vindicte), donc, pour être aussi proche que possible du "juste", doit se contenter de l'emprisonnement, la mise à l'écart : la privation de la liberté abusivement exercée. Ad vitam aeternam ? Là encore, la question déborde. En l'état thérapeutique, rien ne pourrait permettre de planifier une réhabilitation du condamné, comme rien ne peut catégoriquement l'infirmer. Sauf peut-être si la psychose de Youssouf Fofana déborde et enfle dans sa prison (chose fréquente), ce qui le condamnera irrémédiablement à une vie sous camisole chimique, entendu que l'institution psychiatrique suive son cours normal.

Qu'on le prenne en ce sens ou dans l'autre, en pensant que la prison est un chemin de pénitence (ce qu'elle n'est pas essentiellement, puisque le condamné est en fait séquestré avec d'autres malfrats), ou qu'elle serait une rétribution punitive et dissuasive quasi divine (la mort étant un appel du pied au superstitieux divin par excellence, plus encore que la vie elle-même), on est dans l'exagération donc l'erreur. La variabilité de la peine de prison est d'abord et avant tout une mise à l'écart pour cause de dangerosité, établie en circonstance (et non pré textuellement) en fonction de l'acte et de l'intention estimée, pour ménager la chèvre et le chou. Le condamné fait ce qu'il peut de son temps d'incarcération plutôt que ce qu'il en veut (pour les complices, notamment la jeune fille mineure au moment des faits, ayant appâté Ilan Halimi), et mise à l'écart de la vindicte publique : Le troupeau des plébéiens est toujours sujet à une terreur atavique lorsque des prédateurs rôdent en son sein.

Là est la place du jugement, et donc, paradoxalement, la place de la parole dont acte, pesée et représentative, si l'on peut dire à vocation exemplaire, puisque ce n'est pas de l'accusé dont on fait un exemple, mais de la sentence rendue à son égard. Paradoxe consommé puisque, dans les lieux de liberté de parole accessoire (le commentaire), la parole sans acte prend pour pré-texte, et donc exemple structural, l'accusé lui-même. C'est ainsi que le monstre entame la contagion de son mal -sa suprême et unique victoire possible-, puis Johnathan Harker de baisser la tête après avoir frappé Dracula à la gorge de comprendre : "nous sommes devenu des fous au service de Dieu". La prise de parole toute débridée, débarassée de tout surmoi, se pique donc de justice quand elle n'est qu'émotive, dépourvue d'opinion, elle se meuble de démons ou de monstres, sous entendu qu'en criant à mort on deviendrait alors ange ou... humain ?

Tandis qu'il n'est jamais, de l'acte débutant à la parole finale, que question d'hommes; rien que des hommes.
 

Par A.Thos. - Publié dans : Chasse au Zeitgeist
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